• Extrait d'une interview donnée dans "Philosophie magazine", tiré du dossier: "Qu'est-ce qu'une saine colère?"

    Réponses données par le philosophe indient, Pankaj Mishra (9/01/2019).

     

    De Daech au Brexit, de l’élection de Trump au développement du nationalisme en Inde ou en Russie, un même processus est à l’œuvre que vous n’hésitez pas à appeler une « guerre civile mondiale » – une guerre civile « mentale » et « intime » autant que sociale et politique. Que voulez-vous dire ?

    "Nous sommes face à un étrange désordre psychique qui a été très tôt diagnostiqué par Rousseau lorsqu’il craignait l’avènement d’une société régie par l’intérêt individuel et gangrenée par l’envie, l’insatisfaction et la vanité. Ce sont ces pathologies qui se combinent pour former une guerre civile de basse intensité."  Pankaj Mishra

    Vous vous appuyez aussi sur Dostoïevski pour penser la colère. Vous revenez sur le voyage qu’il a fait à Londres, en 1862, à l’occasion de la première Exposition universelle, et où il fut impressionné par le Crystal Palace, un gigantesque bâtiment de fer et de verre à la gloire du nouveau monde industriel et commercial, qu’il considérait comme un effrayant symbole de la modernité.

    Le Crystal Palace incarnait pour lui l’utopie démoniaque de cette société matérialiste et « rationnelle » où les individus ne suivent que leurs intérêts égoïstes et cherchent à s’approprier une part du butin de la croissance. Il était conscient que, dans les pays arriérés comme la Russie, de plus en plus de gens, obnubilés par les idées occidentales, allaient être attirés par ce Crystal Palace, mais que seuls quelques-uns pourraient y avoir accès. Pleins de ressentiment, les perdants pourraient vouloir prendre leur revanche dans la violence purement destructrice et le chaos. C’est la figure de l’homme du sous-sol, qui se sent superflu, éduqué dans la croyance en ses droits, ébloui par la modernité, mais qui fait ensuite l’expérience de son impuissance et veut prendre sa revanche. Dostoïevski a anticipé le cheminement de tous ces révoltés, des anarchistes aux terroristes, qui ont opté pour la violence et la destruction.  Pankaj Mishra

    Comment percevez-vous le mouvement social initié par les « gilets jaunes » en France, où l’expression de la colère a joué un rôle décisif ?

     Et le peuple a le sentiment d’avoir été mal traité par les classes dirigeantes. Ce n’est pas qu’une question d’inégalités mais aussi de manières. Comme Voltaire face à Rousseau, Macron apparaît comme ce représentant de l’élite arrogante, déconnectée des aspirations du peuple et qui prétend moderniser la société par en haut. Il partage avec Voltaire la croyance que des autocrates éclairés peuvent décider de la forme que doit prendre la société, une croyance qui témoigne d’un mépris pour les gens ordinaires. Par ailleurs, il a paru beaucoup plus investi dans son image internationale et dans la rénovation de sa résidence. Cela met en rage les gens, bien plus que le fait de l’inégalité avec lequel ils avaient appris à vivre.

     

    Auteur de: L’Âge de la colère. Une histoire du présent / Pankaj Mishra / Zulma  / 544 p. / 22 € / En librairie le 4 avril.


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    Devoir noté 20/20, réalisé par Demailly Sarah (issue d'une 1ère L) et étudiante en BTS banque 1ère année. Il fallait présenter un magazine au choix en lien avec le thème au programme, si possible et dire ce qui avait plu, ce que l'étudiante en avait tiré. On sent que l'étudiante a bien lu le hors-série, a su restituer sa lecture et mettre en évidence ce qui pouvait lui servir pour l'étude du thème. Elle donne envie de se plonger dans la lecture de ce philosophe...

    Seuls avec tous

    Philosophie Magazine (Hors-Série Emmanuel Levinas)

        J’ai choisi un hors série concernant le philosophe Emmanuel Levinas pour ce devoir. Si j’ai décidé de prendre ce numéro en particulier, c’est parce que le visage d’autrui ainsi que la relation avec l’autre est au cœur de la philosophie de Levinas. Cela peut donc être mis en lien avec le sujet « seuls avec tous ».

    Tout d’abord, le magazine débute avec l’histoire de la condition des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Levinas, ayant vécu cet événement, est donc mis en lien avec ce récit. Dans ce dossier, plusieurs articles concernent notre responsabilité vis-à-vis d’autrui, ainsi que l’importance de l’éthique. Le sujet principal, commun à tous les articles, est donc le rapport à autrui. Le premier article : « Accorder l’éthique et l’esthétique » traite de l’image de l’autre. La notion de souffrance de l’autre y est essentielle, car celle-ci démontre qu’autrui est toujours en moi. Dans le second article : « Le visage de l’autre », la notion de visage est centrale. La responsabilité de chacun vis-à-vis des autres est au cœur de cet article, qui présente la relation avec autrui comme une responsabilité primordiale. Dans le troisième article : « De l’éthique à la politique », la justice et les droits de l’homme entrent en jeu. L’accueil et l’hospitalité représentent en effet un devoir éthique essentiel dans la relation à autrui. Cet article traite également de la distinction entre légal et légitime. Dans le quatrième article : « Les énigmes du corps », la notion d’amour est abordée. L’altérité avec autrui est un fait important dans la relation amoureuse, et l’impératif éthique entre également en compte dans cette relation. Le corps d’autrui est également représenté, tel un objet insaisissable, mais aussi comme ce qui permet l’ouverture à autrui. Enfin, dans le dernier article : « La trace de Dieu », Dieu est représenté comme « l’absolument Autre ». Il s’agit donc d’un exemple d’altérité radicale, il représente l’obligation éthique et la responsabilité que l’on a envers autrui. Enfin, à chaque fin d’article : une interprétation de Levinas à propos du Talmud ainsi que de textes philosophiques, en rapport avec l’article, est proposée. 

        Nous pouvons donc mettre en lien ce dossier avec le thème « seuls avec tous », car autrui est au centre de celui-ci. De plus, la relation d’interdépendance entre autrui et moi-même est présentée comme centrale.

     

        Les deux articles qui m’ont particulièrement attirée sont « Le visage de l’autre » et « De l’éthique à la politique ». D’une part, « Le visage de l’autre » est très intéressant car il peut complètement être mis en lien avec le thème « seuls avec tous ». En effet, autrui et sa vulnérabilité, traduite par l’idée de la mort, représentent pour moi un impératif éthique. Je me dois de lui venir en aide, de répondre à son appel. D’autre part, « De l’éthique à la politique » traite un sujet qui m’intéresse tout particulièrement : la distinction entre ce qui est légal et ce qui est légitime. La justice et la morale représentent, dans cet article, le sujet central.

    ·         « Le visage de l’autre » : Dans cet article, l’idée d’éthique et de rapport à l’autre est au cœur de celui-ci. Levinas, dans sa philosophie, expose la responsabilité que l’on a envers nos prochains. Je trouve cette idée très pertinente, car cela va à l’encontre de l’égocentrisme et du « chacun pour soi », qui représente un grand défaut, de mon point de vue. Les citations pouvant exprimer ce devoir moral envers autrui sont : « D’abord, je suis non seulement responsable de mes actes par rapport à autrui, du mal que je peux lui faire, mais aussi du mal qu’autrui commet » p.34. Cette citation met en avant l’idée de responsabilité, du devoir moral important envers autrui. Puis, « En effet, puisque autrui est absolument vulnérable et m’appelle à l’aide, le moi redoute par-dessus tout la mort de cet autre. La mienne, au fond, ne compte pas » p.34, montre bien cette idée de partage, d’infini dévouement à autrui sans aucun intéressement. Je trouve cela très intéressant, car l’altruisme est une très grande et importante qualité. Cet article met donc en évidence la relation d’interdépendance entre moi et l’autre, qui est une notion en rapport avec le thème « seuls avec tous ». De plus, c’est un sujet très important, car aujourd’hui, l’altruisme et la générosité désintéressée ne sont plus, à mon sens, que très rares.

    ·         « De l’éthique à la politique » : Dans cet article, il est exposé une limite à la générosité envers autrui. En effet, je ne peux donner tout ce que j’ai à tous. Cet article montre donc toutes les nuances dans le partage à autrui, ce que je trouve très intéressant. L’hospitalité est tout d’abord présentée dans l’article, en tant que rôle primordial dans la relation éthique avec autrui : « La maison devrait ainsi être à ses yeux le lieu de l’accueil inconditionnel d’autrui » p.52. Je me dois de venir en aide à mon prochain, sans aucune condition. Les différences entre les individus sont également évoqués, en rapport avec cette idée d’accueil : « Le droit à l’hospitalité engage une maison, une lignée, une famille, un groupe familial ou ethnique » p.55. Même si autrui est absolument autre, je dois l’accueillir, lui venir en aide sans regarder nos différences. Cette notion de tolérance et d’ouverture d’esprit m’est particulièrement importante, car je partage ces valeurs. Il y a également l’idée d’assistance à toute personne : « interdits absolus : ne pas laisser mourir, ne pas laisser affamé, ne pas laisser dans le froid » p.56. La morale exige que l’on vienne nécessairement en aide à l’autre. Il y a également une idée très intéressante, qui est la distinction entre légal et légitime, à la p.57 : « L’éthique doit cependant nous guider dans les cas où la loi ne vient pas au secours d’autrui qui est un impératif absolu, quand la justice devient injuste ». Cette citation montre effectivement qu’il est de notre devoir de venir en aide à autrui, malgré les lois. L’éthique surpasse les lois, le légitime est plus important que la légalité. Cette notion est très intéressante, car je partage cette opinion. Cet article peut également être rapporté au thème « seuls avec tous », car la solidarité, l’entraide ainsi que la relation à l’autre sont abordés dans l’article.

     

        J’ai trouvé ce magazine extrêmement intéressant, car, dans un premier temps, il est très riche en exemples et en arguments. Les articles sont également très clairs et pertinents, cela se lit sans trop de difficulté et c’est très compréhensible. Grâce à ce dossier, j’ai pu approfondir mes connaissances philosophiques, et j’ai également pu apprendre des notions très intéressantes sur la relation à autrui. Le thème « seuls avec tous » peut parfaitement être intégré à ces articles, qui traitent de sujets relatifs à ce thème. C’est pour cela que j’ai beaucoup aimé découvrir ce magazine, qui a enrichi mes connaissances et m’a permis d’approfondir mes opinions.

    J’ai particulièrement apprécié, dans l’article « La Trace de Dieu », cette citation reprenant la pensée de Descartes, dans Méditations métaphysiques : « L’idée de l’infini est présente en moi, qui suis un être fini. Pour Descartes, je ne peux en être l’instigateur : elle ne peut me venir que d’une extériorité radicale : celle de Dieu. » p.114. Cette explication à propos de l’existence de Dieu me paraît très pertinente et percutante. En effet, étant croyante, je n’ai jamais vraiment su expliquer pourquoi je croyais en l’existence de Dieu. Ayant déjà lu les Méditations métaphysiques de Descartes, cette idée m’interpelle donc depuis quelques années maintenant. Le fait d’avoir pu relire cette citation m’a beaucoup fait réfléchir sur le sujet, et m’aide désormais à mettre des mots sur mon ressenti concernant la religion. Je trouve cette explication très plausible et claire.

    J’ai donc adoré lire ce magazine, qui est, à mon sens, très enrichissant et intéressant dans le cadre du BTS, car il permet d’apporter de nombreuses connaissances philosophiques, mais également des idées et des exemples, permettant d’étayer et d’argumenter une copie en écriture personnelle, par exemple.


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  • Extrait de Jane Eyre de Charlotte Brontë (publication 1847)

    Texte à étudier

    Aveu de l’amour entre Jane Eyre et Edouard Rochester : l’expression de la passion amoureuse

     

    Jane Eyre est devenue gouvernante de la petite Adèle chez son maitre M.Rochester. Elle habite donc le manoir de Thornfield (=qui signifie champ d’épine). Une passion va naitre entre le maitre des lieux, Edouard Rochester et la délicate Jane, malgré les différences de classe. Cet amour reste longtemps inavoué, jusqu’au chapitre 23. Il s’agit d’un roman éponyme puisque l’héroïne donne son nom au récit qui est écrit à la première personne du singulier : c’est à la fois une autobiographie de l’héroïne et un roman d’éducation.

     

    Jane prend tout d’abord la parole :

     

    - Je suis peinée de quitter Thornfield ; j’aime Thornfield ; je l’aime parce que j’y ai mené une vie pleine et délicieuse, pour un temps tout au moins. Je n’ai pas été piétinée. Je n’ai pas été pétrifiée. Je n’ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs et exclue de tout éclair de communion avec ce qu’il y a de lumineux, d’énergique et de haut. J’ai conversé face à face avec quelqu’un que j’aime et qui m’enchante...avec un esprit original, vigoureux, puissant. Je vous ai connu, monsieur Rochester ; et je suis frappée de terreur et de souffrance en comprenant qu’il faut absolument que je m’arrache à vous pour toujours. Je vois la nécessité de ce départ ; mais c’est pour moi comme de contempler la nécessité de la mort.

    - Où en voyez-vous la nécessité ? me demanda-t-il soudain.

    - Où ? C’est vous, Monsieur, qui me l’avez mise sous les yeux.

    - Sous quelle forme ?

    - Sous celle de Mlle Ingram ; cette femme noble et belle...votre épouse !

    - Mon épouse ! Quelle épouse ? Je n’ai pas d’épouse !

    - Mais vous allez en avoir une.

    - Oui...C’est vrai !… c’est vrai ! (Il serrait les dents.)

    - Alors, il faut que je parte...vous l’avez dit vous-même.

    - Non, il faut que vous restiez ! Je le jure...et ce serment sera tenu.

    - Je vous dis qu’il faut que je parte ! rétorquai-je, emportée par une sorte de colère. Croyez-vous que je puisse rester pour n’être plus rien pour vous ? Croyez-vous que je ne sois qu’une automate ? Une machine dépourvue de sentiments ? Croyez-vous que je puisse supporter de me voir ôter des lèvres mon morceau de pain et de voir vider ma coupe de l’unique goutte d’eau vivante qu’elle contenait ? Croyez-vous, parce que je suis pauvre, insignifiante, laide, menue,  que je sois sans âme et sans coeur ? Vous vous trompez ! J’ai autant d’âme que vous...et largement autant de coeur ! Et si Dieu m’avait fait don d’un peu de beauté et de beaucoup de richesse, je me serais arrangée pour qu’il vous fût tout aussi dur de me quitter qu’il m’est aujourd’hui pénible de vous quitter. Je ne vous parle pas en ce moment par le truchement de la coutume, des conventions, ni même de la chair mortelle ; c’est mon esprit qui s’adresse au vôtre, exactement comme si nous étions tous deux passés par la tombe et si nous nous tenions tous deux debout aux pieds de Dieu, en égaux… comme nous le sommes !

    - Comme nous le sommes, répéta Rochester…, comme ceci, ajouta-t-il en me serrant dans ses bras, en m’attirant contre sa poitrine et en pressant ses lèvres contre mes lèvres, comme ceci, Jane !

    - Oui, comme ceci, Monsieur, répliquai-je, et pourtant non, pas comme ceci ; car vous êtes un homme marié...ou c’est tout comme, uni à quelqu’un qui vous est inférieur… quelqu’un avec qui vous n’êtes nullement en sympathie… quelqu’un que je ne crois pas que vous aimiez vraiment ; car je vous ai vu et entendu la persifler. Je dédaignerais une telle union, moi ; je vous suis donc supérieure… laissez-moi partir !

    - Pour aller où, Jane ? En Irlande ?

    - Oui, en Irlande. J’ai dit ce que j’avais à dire, et maintenant je puis aller n’importe où.

    - Jane, tenez-vous tranquille ; ne vous débattez pas ainsi, comme un petit oiseau affolé qui déchire son propre plumage dans ses efforts frénétiques.

    - Je ne suis pas un oiseau et nul filet ne me retient prisonnière ; je suis un être humain libre, doué d’une volonté indépendante, dont j’use à présent pour vous quitter.

      Un nouvel effort me rendit ma liberté, et je me dressai devant lui.

    - C’est donc votre volonté qui décidera de votre destin, dit-il. Je vous offre mon coeur, ma main, une part de tout ce que je possède.

    - Vous jouez une farce, dont je me contente de rire.

    - Je vous demande de passer votre vie à mes côtés… d’être ma moitié et ma plus chère compagne sur cette terre.

    - Pour ce rôle, vous avez déjà fait votre choix et il faut vous y tenir.

    - Jane, calmez-vous quelques instants ; vous êtes surexcitée ; je vais me calmer.[…]

     

     Si j’avais eu moins d’amour pour lui, son accent et son air d’exultation m’eussent paru sauvages ; mais, assise à côté de lui, arrachée au cauchemar de la séparation, appelée au paradis de l’union, je ne pensais plus qu’à la félicité qu’il m’était donné de boire à flots si abondants.

    Jane Eyre, Charlotte Brontë, chap.XXIII, 1990 , pocket classiques, pp. 394-398.

     

    ...................................

     

    Commentaire du professeur: 18/20

     De très bonnes analyses littéraires, une compréhension fine du texte. Reste à corriger les quelques fautes de syntaxe et d'orthographe pour que ce soit parfait.

    P.S: Dans le devoir soumis à la lecture publique, les fautes ont été corrigées pour faciliter la lecture de tous.

     

    Commentaire rédigé par Lucile Favreau (1ère ST2S, mars 2019)

      Ce texte fut écrit par Charlotte Brontë une auteure anglaise.Il est extrait du livre Jane Eyre publié en 1847, l’année de la monarchie de   Juillet en France ainsi que de la révolution industrielle en Angleterre. Du côté littéraire, cette période fut marquée par les mouvements littéraires romantiques et réalistes. Cet extrait aborde le départ de Jane Eyre de Thornfield, suite à l’annonce du mariage de son maître dont elle est amoureuse. Au fur et à mesure du dialogue, Monsieur Rochester ressent la jalousie de Jane et lui avoue à son tour ses sentiments en la priant de rester auprès de lui et de l’épouser. Comment ce dialogue mène-t-il à l’aveu de l’amour ? Tout d’abord, nous analyserons  un dialogue sous forme d’aveu, puis une promesse d’avenir : la demande en mariage.

     

         En premier lieu, Jane Eyre commence le dialogue en exprimant son regret de partir et de quitter Monsieur Rochester : « Je suis peinée de quitter Thornfield […] je m’arrache à vous pour toujours." Elle accentue ces sentiments avec une anaphore qui prouve combien elle était épanouie : « Je n’ai pas été piétinée, je n’ai pas été pétrifiée.  Je n’ai pas été ensevelie […]." Elle utilise plusieurs adjectifs mélioratifs pour décrire le plaisir qu’elle avait de côtoyer son maître : « J’ai conversé face à face avec quelqu’un que j’aime et qui m’enchante avec un esprit vigoureux, original, puissant ». Elle compare son départ à la mort: « […] Comme de contempler la mort ». Le départ est donc inévitable mais regrettable pour elle. Ensuite, monsieur Rochester persuade Jane Eyre de rester en questionnant la jeune femme sur ses motivations.

      Il poursuit avec une itération lexicale : « Mon épouse ! Quelle épouse ? Je n’ai pas d’épouse ! » Il met en avant l’inexistence d’un mariage  qu'il n'a pas encore conclu. Mademoiselle Eyre utilise le subjonctif pour exprimer l’obligation de son départ : « Il faut que je parte » et monsieur Rochester riposte avec l’ordre de rester : « Il faut que vous restiez ». Jane utilise l’anaphore « croyez-vous » pour exprimer son impossibilité à rester et à supporter de le voir avec une autre. Elle exclut l’idée que leur relation change. Elle utilise une énumération descriptive d’elle-même pour lui faire prendre conscience qu’elle a des sentiments : «  Croyez-vous parce que je suis pauvre, insignifiante, laide, menue que je ne sois sans âme et sans cœur ». Les auteurs utilisent souvent les dialogues pour que les personnages avouent leurs sentiments. Cela rend la déclaration plus authentique.

     

       En second lieu, Monsieur Rochester agit de façon inconcevable pour Jane. Il reprend ces termes : « […] égaux comme nous le sommes » et l’enlace, l’embrasse pour lui prouver son affection. Jane rejette ce rapprochement physique et énumère les défauts de sa fiancée : « Quelqu’un qui vous est inférieur […] qui vous êtes nullement en sympathie ». Monsieur Rochester utilise une comparaison pour décrire l' affolement de Jane : « […] un petit oiseau affolé qui déchire son propre plumage dans des efforts frénétiques ».

     Ensuite, Monsieur Rochester utilise une gradation pour confier ses sentiments : « Je vous offre mon cœur, ma main, une part de tout ce que je possède ». Jane Eyre ne le prenant pas au sérieux, il utilise une périphrase pour lui demander sa main : « […] ma plus chère compagne sur cette terre ». Pour finir Monsieur Rochester lui ordonne de se calmer : « Calmez-vous ». Jane Eyre utilise une antithèse pour exprimer le soulagement de la réciprocité de leur amour : « Au cauchemar de la séparation […] appelé au paradis de l’union." Elle quitte le malheur de la séparation et découvre le bonheur de l’amour.

     

      Pour conclure, Monsieur Rochester utilisa d’abord la jalousie pour obliger Jane Eyre à se dévoiler la première, pour ensuite lui confier ses sentiments. Cet aveu fut suivi du sien qui engendrera une demande en mariage. Ce dialogue est similaire au texte étudié de la Symphonie Pastorale car ce sont deux aveux par dialogue de leur sentiment.

     

     

     


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  • Thomas More, l'inventeur de l'utopie

    En imaginant l’Utopie, contrée mêlant normes égalitaristes et idéaux chrétiens, Thomas More s’attaque à la monarchie anglaise du 16e siècle. Et crée simultanément un nouvel outil politique pour réformer l’Europe capitaliste.

    On le trouve cité aussi bien parmi les saints de l’Église catholique qu’aux côtés des précurseurs du marxisme et dans les dernières parutions littéraires du moment. Thomas More a beau avoir écrit L’Utopie. Traité de la meilleure forme de gouvernement en 1516, son œuvre irrigue les réflexions du monde moderne. En témoignent deux ouvrages-manifestes, parus fin 2017, qui prolongent sa réflexion : Utopies réalistes, de l’historien néerlandais Rutger Bregman. Puis Utopies réelles, du sociologue américain Erik Olin Wright. Réactualisons l’utopie comme alternative au capitalisme, encouragent-ils, sous forme d’expérimentations locales comme le revenu universel, l’autogestion municipale ou les logiciels libres. Du diplomate chrétien du 16e siècle, ils conservent une idée centrale : l’utopie n’est pas une rêverie chimérique, mais un outil de transformation sociale.

    Le droit et le débat

    Chez les More, le prestige social est une affaire sérieuse. Issu d’une famille de boulanger, le père de Thomas, devenu magistrat, inscrit son fils dans la plus prestigieuse école de Londres. À 12 ans, More est fait page, ce statut de jeune serviteur pour hommes de pouvoir. On l’envoie chez le cardinal Morton, archevêque et chancelier du royaume. Dîners animés, joutes politiques…, l’enfant se fond dans l’effervescence intellectuelle de la maison. C’est là, selon ses biographes, que germe son sens du débat, mis en scène dans le premier livre de L’Utopie. Son éducation se poursuit à Oxford, en pleine Renaissance. L’âge est au « new learning » ; les élites européennes complètent l’étude des lettres par celle des mathématiques et de l’astronomie, tout en revenant aux écrits de l’Antiquité, en grec. Cet engouement pour les Anciens met Platon et sa République sur le chevet du jeune étudiant. Dans le célèbre ouvrage, sous forme de dialogue philosophique, More découvre la cité idéale du philosophe. Tempérance et justice y règnent en mots d’ordre, pour conjurer la tyrannie des chefs. L’œuvre est considérée comme l’inspiration principale de l’utopie.

    More est tiré de son érudition par son père, qui l’envoie dans une institution de juristes. Par devoir, Thomas obéit. Mais par passion, la nuit, il apprend la Bible, le grec et compose des poèmes. Il découvre Jean Pic de la Mirandole, humaniste italien, sujet de ses premiers écrits. Privé d’argent par son père en guise de punition, il séjourne chez les moines chartreux et envisage d’entrer dans les ordres. Signe de son extrême piété : il porte le cilice, chemise rugueuse faite pour se mortifier. La partition se déroule finalement comme prévu par le patriarche. Devenu brillant avocat, More est élu à la Chambre des représentants, se marie et fonde une famille. Son foyer, dans la campagne londonienne de Chelsea, est décrit comme « ardent de savoir ». Il y délivre une éducation égalitaire à ses enfants – garçons et filles – tous érudits. Un quotidien d’homme public et de père exemplaire. Mais pas révérencieux pour autant. En 1509, More refuse de voter une colossale augmentation des taxes demandée par Henri VII sans justification. Par sa verve, le jeune député – sans barbe, note-t-on – convainc la Chambre. Elle n’accorde même pas la moitié du montant demandé par le souverain. Frôlant la prison, More exprime sa première critique raisonnée du pouvoir et de la tyrannie. Plus proche d’Henri VIII, le successeur d’Henri VII, More lui adresse une « Ode au couronnement » teintée de mise en garde (1). L’incitant à diminuer les impôts, à abandonner les jugements arbitraires et à répartir les richesses, il annonce les idéaux de l’utopie.

    Réveiller les princes

    En 1515, Henri VIII envoie More en mission diplomatique à Bruges. Pendant six mois, il baigne dans les négociations princières. C’est là qu’il rédige L’Utopie. L’idée vient d’un défi fixé quelques années plus tôt avec son ami et confrère humaniste Érasme. Le philosophe de Rotterdam vient de publier Éloge de la folie, en 1511. Dans ce manifeste teinté d’humour, Érasme décrit un peuple de fous, la cité d’Abraxas, censée moquer l’Église et ses frasques. « À toi d’écrire la suite », encourage-t-il Thomas. Sous forme de texte miroir faisant l’éloge de la raison, cette fois ; un « Traité de la meilleure forme de gouvernement ». Ce sera justement le sous-titre de L’Utopie.

    Car selon les deux humanistes, l’époque se prête à la critique. L’Angleterre, au premier chef, et ses rois tyranniques, comme Richard III, prédécesseur d’Henri VII, dont More dresse un portrait nauséabond dans L’Histoire du roi Richard III (1513-1518). Il s’en prend aussi aux enclosures. Ce modèle de propriété privée, mis en place par les seigneurs met fin à la gestion coopérative des champs. Pour More, la décision marque l’avènement de l’égoïsme et la fin des solidarités ancestrales. Par ailleurs, l’Angleterre renoue à ce moment-là avec ses tendances belliqueuses. Lorsque More arrive à Bruges, voilà trois ans qu’elle est en guerre contre la France. Henri VIII vient aussi d’annexer Tournai, ville forte des Flandres, et tente de briser les noces de son roi. Ces manigances déçoivent More. En même temps, un vent nouveau, celui des grandes découvertes, souffle sur l’élite européenne et bouleverse ses représentations du monde. En 1507, le navigateur florentin Amerigo Vespucci comprend que la terre découverte par Christophe Colomb est en fait un nouveau continent : l’Amérique. Dans ce lointain pays, tous les possibles sont imaginables. Le Vieux Monde contre le Nouveau. Selon Norbert Elias (2), L’Utopie naît de ce contexte. Les allégeances féodales et les solidarités traditionnelles s’éclipsent au profit d’États quadrillés.

    L’ouvrage est composé de deux parties. C’est dans le livre I que More présente – subrepticement – sa visée politique : critiquer sa patrie au miroir d’une société idéale. Il y décrit le débat animé auquel un groupe d’amis se livre sur un banc de jardin. Se font face More lui-même, Pierre Gilles (futur éditeur de L’Utopie), et, personnage fictif (mais l’auteur laisse planer le doute), un certain Raphaël Hythlodée, navigateur tout juste revenu d’une expédition dans de lointaines contrées. Au menu : critique de la guerre, des inégalités, des lois répressives, et de la sottise de certains clercs. Autant de réalités que R. Hythlodée compare aux sociétés qu’il vient de découvrir, où l’on partage la richesse et le pouvoir. Fascinés, ses deux auditeurs l’interpellent : pourquoi ne pas user de ces connaissances pour conseiller les princes ? Raphaël refuse. « Il ne faut pas prendre les princes frontalement, argue-t-il, il faut les prendre de biais. » Ici apparaît la clef de lecture de L’Utopie. L’ouvrage, révèle More dans la bouche de R. Hythlodée, ne décrit pas ce que serait un monde parfait. L’Utopie est une ruse littéraire à visée politique. Une fiction sympathique faite, sans se présenter comme telle, pour secouer la conscience des princes.

    Une République heureuse

    Dans le livre II, R. Hythlodée présente la République « heureuse et perdurable », où il dit avoir passé cinq ans : l’Utopie. Là-bas, la société repose sur la « vie en commun ». Les Utopiens s’y plient naturellement, sans avoir besoin de nombreuses lois. Ils dînent tous ensemble, donnent la parole aux anciens et aux jeunes pendant le repas pour écouter leurs points de vue et cherchent l’amitié avec les autres peuples. Les chefs ne peuvent être tyranniques : ils sont élus par le peuple et ne jouissent d’aucun privilège. La guerre, longuement abordée dans l’ouvrage, est bannie, comme pour moquer les décisions des nations européennes. Pour se défendre, les Utopiens « refusent simplement de commercer avec leur ennemi ». Ils misent sur « la force d’esprit et la subtilité ». Un éloge de la ruse à laquelle fera écho Le Prince (1532) de Machiavel, avec d’autres arguments.

    Pour que cette vie collective fonctionne, les ressources sont partagées. Il faut « abolir les fraudes », « diminuer la pauvreté » et cultiver la vertu du travail, en n’étant jamais oisif. Les Utopiens changent de maison tous les dix ans par tirage au sort, alternent année de labeur au champ et à la ville, travaillent tous six heures par jour, reçoivent les mêmes vêtements et n’ont pas de monnaie. L’absence d’argent et de propriété privée garantit la paix sociale. Ici, More ne prêche pas l’abolition des logiques marchandes. Il use simplement de l’idée pour critiquer sa société précapitaliste. « Quand je pense à toutes ces Républiques qu’on dit aujourd’hui (…) florissantes et opulentes, je n’y vois rien d’autre, dit le narrateur, (…) qu’une sorte de conspiration des riches qui, sous couleur d’être assemblés pour régir le bien public, pensent seulement à leur profit privé. » À l’inverse, les Utopiens se contentent du nécessaire. Ils ne se distinguent par aucun bijou ou autre apparat inutile. Pas même les princes. Lorsque les Utopiens voient les ambassadeurs étrangers parés de perles, de « crêtes » et de « triomphants vêtements », ils ne peuvent s’empêcher d’en rire, conte Raphaël.

    Dernier élément de stabilité : la recherche de félicité. Les Utopiens se régalent d’une « volupté honnête », les plaisirs simples et non nocifs de la vie : manger, boire, s’unir avec mari ou femme, s’éduquer, jardiner et « contempler la beauté du monde par les odeurs ». Chaque dîner est agrémenté de musique et de desserts ou de tisane à la réglisse « cuite avec du miel ». Point de tavernes, de bordels, de jeux de hasard et d’adultères cependant. Le principe de tempérance est au cœur de la société de More. Côté mœurs, il reconnaît la fin de vie volontaire en cas de maladie, préconise aux amants de se montrer nus avant le mariage (pour être sûrs de leur choix), imagine des prêtres femmes et déconseille de manger trop d’animaux, pour « ne pas perdre pitié et clémence, la plus humaine affection de notre nature ».

    Humanisme chrétien

    Aspect fondamental de l’harmonie utopienne : la religion. Au cœur du dernier chapitre, elle symbolise le purisme profondément tolérant de More. « Les uns adorent le Soleil, écrit-il, les autres, la Lune… et les autres quelque autre planète en guise de Dieu. » Toutes les croyances sont acceptées. Seul l’athéisme est condamné. Mais, prévient-il, « la plupart, les plus sages, croient en une chose commune qu’ils appellent Père ». Connue, également, sous le nom de Mythra, cette figure divine peut prendre n’importe quelle forme dans l’esprit du croyant. Elle n’est représentée nulle part, pour n’imposer d’image à personne. Derrière cette apparente libéralité, More en fait un double du Christ. Le narrateur raconte que nombre d’Utopiens se sont convertis spontanément au christianisme tant leur philosophie est « proche de celle de Jésus et ses apôtres ». Mais attention. Lorsque l’un d’eux blâme les autres cultes, il est envoyé en exil pour ne pas troubler l’harmonie.

    Pour Isabelle Bore, auteur de la thèse « Vérité et liberté chez sir Thomas More », le message de L’Utopie consiste à « démontrer comment s’approcher de l’idéal chrétien par l’usage de la raison ». Idéal qu’il interprète comme miséricordieux et progressiste. S’il critique la cupidité et l’oisiveté, More accepte les défauts humains. Il montre comment les surpasser par la spiritualité. Et ce, non pas par dogmatisme, mais par conviction. C’est ce qui fait de More, selon André Prévost (3), son traducteur en français, une figure de l’humanisme chrétien. Outre L’Utopie, A. Prévost voit dans le Dialogue du réconfort dans les tribulations (1534), l’une des dernières œuvres de More, une synthèse entre stoïcisme et christianisme. Dans cet ouvrage, écrit alors qu’il est en prison, More imagine un dialogue entre un homme hongrois et son neveu, alors que Budapest menace d’être envahie par les Turcs. Il fait l’éloge des épreuves de la vie, comparées à la passion de Jésus. Il s’agit de recourir à la philosophie pour combattre la souffrance – stoïcisme – tout en s’élevant spirituellement par la foi – christianisme.

    Tenace jusqu’à la mort et le succès posthume

    Cet idéal, More l’a décliné en lutte politique. Jusqu’à finir décapité. Lorsqu’en 1517, le théologien germanique Martin Luther remet en cause le pape dans ses 95 thèses – la Réforme – More se fait défenseur virulent de l’Église. À ses yeux, Luther est une menace contre l’unité chrétienne. Plutôt que réformer l’institution, pilier de spiritualité en Europe, More plaide pour réformer les âmes. Et pourquoi abandonner les saints ? Thomas interprète le message de Luther comme une condamnation des valeurs humaines. C’est pourquoi il publie, sous pseudonyme, une Réponse à Luther en 1522, suivi d’une succession de livres adressés à son jeune disciple William Tyndale. L’Église, argue-t-il, en dépit de ses abus, permet de cultiver une sagesse qui, sans elle, se serait perdue. More va jusqu’à la défendre face au roi. En 1530, Henri VIII cherche à divorcer – chose bannie – pour épouser sa maîtresse. Pour passer outre l’interdiction du pape, il souhaite affirmer sa suprématie sur l’Église d’Angleterre. Sur ce dossier, l’avis de More, nommé chevalier puis, un an plus tôt, chancelier, est symboliquement crucial. Or, l’humaniste désapprouve. Plus puriste que jamais – il s’est lancé dans une chasse aux hérétiques et enchaîne les décrets d’exécution –, il démissionne. Lorsque le roi demande aux sujets masculins de voter sa réforme, More offre de signer le corps de texte, mais sans le préambule, dans lequel le pape est considéré comme un simple évêque. On l’emprisonne à la tour de Londres en 1534. C’est là qu’il rédige le Dialogue. Maintes occasions de changer d’avis lui sont offertes, mais More reste silencieux. Il meurt sur l’échafaud en 1535. Le jour de la saint Thomas, conformément à son ultime volonté.

    Dans son immédiate postérité, l’œuvre de More est un succès. Quatre ans après sa parution, huit éditions de L’Utopie sont déjà imprimées, dans six villes. Un « évènement international », souligne A. Prévost. Le modèle devient un genre littéraire. Il est repris par l’humaniste français François Rabelais dans Gargantua (1534), sous la forme de l’abbaye de Thélème. Un vaste château sans lois, où hommes et femmes vivent selon l’idéal évangélique. Le terme apparaît dans le dictionnaire en 1611. Puis le genre se décline sous de multiples formes, atteignant son paroxysme avec les utopies socialistes du 19e siècle. Plus tard, la pensée utopique perd son ambition universelle. Elle devient locale. En 1976, le philosophe marxiste Ernst Bloch formule l’idée d’« utopie concrète » dans Le Principe d’Espérance. L’idée consiste à explorer « les possibilités objectives du réel » en mettant en œuvre des microexpériences. On retrouve l’idée au cœur des livres de R. Bregman et d’E. Wright, ainsi que de nombreuses démarches militantes (pensons au documentaire Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, aux zad, au « zéro-déchet » ou aux « slow cities »).

    Des idées perçues comme des avant-gardes socialistes

    Cette longue lignée se double d’un héritage pour le moins… éclectique. Fait « saint patron des parlementaires et des gouvernants » par Jean-Paul II en 2000, More figure aussi sur un obélisque à la gloire des pères communistes, dans les jardins du Kremlin, aux côtés de Karl Marx et Joseph Proudhon. Côté pile, certains interprètes, comme l’universitaire anglais Raymond Wilson Chambers (4), ont vu en More le défenseur d’un christianisme médiéval et des solidarités traditionnelles. Son amour de la philosophie grecque, sa carrière de juriste et son souci des grâces intérieures le rapprochent, selon cette conception, de saint Augustin. Mais il faut quatre siècles à l’Église pour le canoniser, en raison de l’ambiguïté de son message. Car côté face, les inventions politiques de L’Utopie – l’absence de propriété privée, le revenu universel, la glorification du travail… – ont été perçues comme des avant-gardes socialistes. Les néobabouvistes en particulier, héritiers du révolutionnaire Gracchus Babeuf, se réclamaient de Platon, de Jésus et de More (5). Un triptyque qui aurait fait sourire, à son habitude, l’auteur de L’Utopie

    Érasme et Thomas, un lien fusionnel

    « Je l’aime si passionnément que, s’il m’ordonnait de danser (…), je m’exécuterais sans rechigner. » « Nous n’avions qu’une seule âme pour deux. » La ferveur des sentiments d’Érasme pour Thomas More est claire. Présentés en 1499, les deux hommes bâtissent une amitié indéfectible. Celle-ci naît de leur passion commune pour le grec et le latin. Ensemble, ils entament la traduction de philosophes grecs, comme Lucien. Tous deux profondément croyants, ils partagent les valeurs chrétiennes tout en critiquant le dogmatisme, en dignes humanistes.

    Érasme fait part d’une admiration profonde pour son ami, de dix ans son cadet. En 1505, frappé d’un lumbago, il séjourne plusieurs mois dans la demeure More, en proche campagne londonienne. C’est là qu’il rédige Éloge de la folie (1511). Le titre latin – Enconum Moriae – est un hommage direct à More. « J’ai pensé d’abord à ton propre nom de Morus, écrit Érasme, lequel est aussi voisin de la folie (moria) que ta personne est éloignée d’elle. » Érasme rédige aussi le seul portrait précis de More, « pas plus facile à exécuter que celui d’Alexandre le Grand ou d’Achille », estime-t-il. Il le décrit comme petit, une épaule plus haute que l’autre, avec un teint vif et un « corps parfaitement proportionné ». Vêtu d’habits simples, toujours drôle, souriant et doué du « don merveilleux de se glisser dans la peau de chacun ». Leur lien est si fort que certains historiens y voient une relation amoureuse secrète.

    À lire…
    • « Facétie et humour chez Érasme et chez More. Discussion »
    Charles Bené, Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, n° 7, 1977.
    • Thomas More
    Marie-Claire Phélippeau, Gallimard, coll. « Folio », 2016.

    Petit guide de lecture morienne

    L’écriture de Thomas More est un jeu de piste tactique, où presque chaque information porte un double sens. Voici les clefs pour résoudre sa grande énigme sémantique.

    ▪ Anydre : rivière la plus importante du royaume d’Utopie, son nom signifie « le fleuve sans eau ». Comme l’île, sous-entend Thomas More, elle n’est donc pas réelle.

    ▪ Amaurote : capitale d’Utopia, il s’agit du « village qui n’existe pas », selon la traduction grecque. Là encore, suggère l’auteur, ce lieu n’a pas de substance.

    ▪ Géographie de l’île : Utopia est composée de 54 villes. Soit le nombre de comtés en Angleterre à l’époque, si l’on y ajoute la ville de Londres. Les deux pays sont aussi des îles. Pas de doute, More cherche donc à évoquer (et critiquer) sa patrie. Dans le registre artistique, l’une des premières cartes de l’Utopie (6) la représente en forme de crâne. Une manière d’avertir le lecteur – à la manière des vanités – que derrière l’idéal utopien, se cache la misère du réel que dénonce l’auteur.

    ▪ Mythra : divinité des Utopiens, Mythra renvoie aussi, selon l’historien de l’art François Fièvre (7), à Mithra, figure sacrée en Perse, apparue au 2e siècle. Comme Jésus, elle serait née un 25 décembre. « Il semblerait que le culte de Mythra ait beaucoup inspiré les premiers chrétiens dans leurs rituels et leur symbolique », en déduit F. Fièvre. D’où sa réutilisation par More, tout aussi attaché à la diversité religieuse qu’aux valeurs chrétiennes.

    ▪ Raphaël Hythlodée : personnage principal de l’Utopie, il porte le prénom d’un l’archange chrétien. Celui qui redonne la vue à Tobie, figure de l’Ancien Testament, devenu aveugle. Son nom de famille, lui, signifie en grec « le diseur de bêtises ». Comme le résume le philosophe Miguel Abensour (8), Hythlodée est donc un « conteur de sornettes dont les paroles guérissent de la cécité ». Traduire : l’île qu’il décrit, l’Utopie, n’est qu’un mensonge, mais il permet aux lecteurs et aux princes de mieux voir la réalité. Autre symbole : l’un des bateaux de Vasco de Gama, l’explorateur portugais qui a découvert les Indes, s’appelait le « Saint-Raphaël ».

    ▪ Utopie : « Le lieu où tout est bien » et « le lieu qui n’existe pas ». Tels sont les deux sens grecs d’eu-topia et ou-topia, à l’origine du mot « utopie ». Beaucoup oublient néanmoins les racines du terme. Au départ, More pensait intituler son ouvrage « nus-quama », c’est-à-dire « le lieu de nulle part ». Puis « ude-topia », soit « le temps de nulle part »

    Les trois âges de l’utopie

    1 - L’utopie politique. Développée directement dans le sillage de Thomas More et approfondie au siècle des Lumières, le modèle de l’utopie politique cherche à dessiner des sociétés justes, régies par un ordre politique pacifique et harmonieux. La Cité du Soleil (1602) de Tommaso Campanella ou Supplément au voyage de Bougainville (1773) de Denis Diderot en sont les figures de proue.

    2 - L’utopie industrialiste et sociale. La Révolution française a ouvert des possibles en matière d’organisation politique. Elle inspire aux socialistes des modèles d’utopies concrètes, comme l’Icarie (1840), idéal chrétien égalitariste inventé par Étienne Cabet ou le « phalanstère » de Charles Fourier, bâtiment optimisant la vie collective.

    3 - L’utopie écologique. Depuis la fin du 19e siècle, le monde a été entièrement cartographié, coupant court aux fantasmes d’autres sociétés. C’est donc la science-fiction qui a pris le relais, évaluant les enjeux contemporains dans des ailleurs futuristes. Systèmes autosuffisants, verdoyants et technologiques…, l’écologie en est le terrain le plus fertile. Avec des auteurs comme Pierre Kropotkine (La Conquête du Pain, 1892) ou René Barjavel (Ravage, 1943).

    À lire…
    • Utopies et utopistes
    Thierry Paquot, La Découverte, 2018.

    NOTES

    1.

    Marie-Claire Phélippeau, Thomas More, Gallimard, 2016.

     

    2.

    Norbert Elias, L’Utopie (1980-1987), La Découverte, 2014.

     

    3.

    André Prévost, Thomas More et la crise de la pensée européenne, Mame, 1969.

     

    4.

    Raymond Wilson Chambers, Thomas More, 1926.

     

    5.

    Yolène Dilas-Rocherieux, L’Utopie ou la mémoire du futur. De Thomas More à Lénine, le rêve éternel d’une autre société, Robert Laffont, 2000.

     

    6.

    Thierry Martens, Utopiae Insulae Figura, 1516, The New York Public Library.

     

    7.

    François Fièvre, Le Dieu des utopiens, IconoConte, 2007.

     

    8.

    Miguel Abensour, émission « Une vie, une œuvre. Thomas More », France Culture, 9 octobre 2006


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